Historique

Une brève histoire du CEBC

Le 26 février 1951, l’emplacement actuel du Centre d’Etudes Biologiques de Chizé fut proposé par le gouvernement français pour être mis à la disposition des américains dans le cadre des accords de l’OTAN. En décembre 1953 la construction du camp débute, elle s’achèvera six mois plus tard. La moitié du massif forestier de Chizé est enclos et 200 hangars de stockage de munitions sont répartis le long de routes goudronnées, les arbres faisant fonction d’écran en cas de bombardement. C’était la guerre froide. 450 soldats américains en assurent la garde et sont basés à l’entrée dans les bâtiments d’aujourd’hui. En 1966, la France du Général de Gaule quitte l’OTAN et les militaires américains font leurs bagages.

Le site n’intéresse pas l’armée française mais paraît idéal au Professeur Grassé, le doyen de la biologie française à l’époque, pour étudier l’évolution des animaux. Pr. Grassé était opposé aux concepts darwiniens, et souhaitait développer une nouvelle théorie de l’évolution. Sa vision n’en était pas moins avant-gardiste : une recherche de terrain, interdisciplinaire, et à long terme, des marqueurs forts de ce qu’est aujourd’hui encore le CEBC. L’une des approches était de suivre par radiopistage les animaux sauvages des 2600 ha enclos par les Américains, et de ce fait protégés alors qu’ils avaient pratiquement disparu en dehors de la zone enclose. Cet espace est alors devenu Réserve de Chasse et de la Faune Sauvage, puis depuis Réserve Biologique Intégrale.

Le Professeur Grassé persuade le CNRS de reconvertir les bâtiments en une station de terrain-pilote avec laboratoires, bureaux, salle de conférence et restaurant. Le 22 février 1968 est officiellement créé le Centre d’Etudes Biologiques des Animaux Sauvages (CEBAS) devenu depuis le Centre d’Etudes Biologiques de Chizé (CEBC). Son objet est d’étudier la biologie des chevreuils, sangliers, fouines, martres, genettes, blaireaux, renards ainsi que les reptiles. La direction du CEBAS est confiée à René Canivenc et des installations ultramodernes pour l’époque sont mises en place : un réseau d’antennes pour le radio pistage et de caméras télécommandées et connectées à des écrans au laboratoire pour l’étude du comportement sont déployés dans la forêt. L’ORTF vient tourner avec le CNRS un premier documentaire sur le CEBAS, pionnier en France de l’étude de la faune sauvage par radio-télémétrie. Pendant les premières années, la mise en place de la nouvelle technologie occupe les chercheurs. Les découvertes marquantes en écologie sont cependant trop rares pour le CNRS. Les deux axes de la thématique sont inversés pour donner la priorité à la physiologie sur l’écologie ; des émetteurs sont déployés pour étudier la physiologie des animaux dans leur milieu naturel (température, électrocardiogramme…). La direction du CEBAS est confiée à Jean Boissin, mais au fil des années, les crédits indispensables à cette haute technologie et pour le développement d’une recherche en physiologie animale de pointe qui nécessiterait de très gros investissements sur site, ne sont pas suffisant. En concertation avec la direction du CNRS, les chercheurs souhaitant poursuivre une activité de recherche en physiologie sont redéployés vers d’autres laboratoires de recherche. En 1985, lorsque Pierre Jouventin prend la direction de l’unité il ne reste que 4 chercheurs… Les deux axes de la thématique ont entre-temps été inversés à nouveau, pour donner la priorité à l’écologie sur la physiologie. Les postes promis pour relancer la dynamique ne pouvant être attribués, le CNRS s’interroge sur la fermeture du CEBAS

Le nouveau directeur, Pierre Jouventin, est en effet arrivé de Montpellier avec son épouse Line, un Ingénieur d’Etudes, Henri Weimerskirsch et une équipe de jeunes étudiants travaillant sur l’écologie comportementale des oiseaux et mammifères marins des Terres Australes et Antarctiques Françaises (TAAF). Un paradoxe relatif vient de naître : celui de l’étude des manchots empereurs, des albatros hurleurs, des orques, éléphants de mer… depuis le fin fond de la forêt de Chizé, et il interpelle aujourd’hui encore nos visiteurs !

Par ailleurs, les suivis démographiques conduits sur le terrain pendant plusieurs dizaines d’années sur des dizaines de milliers d’individus de vingt espèces, n’ont pas impressionné le Département des Sciences de la Vie du CNRS ni même les experts de la communauté scientifique en écologie. Ils leur trouvent un côté répétitif, peu innovant… Il faudra l’intervention de Ségolène Royal, alors Députée des Deux-Sèvres, auprès du conseiller scientifique de François Mitterrand pour que la Direction des Sciences de la Vie réalise que le nombre et la qualité de publications scientifiques ont nettement progressé avec des articles dans les plus grandes revues internationales.

Pendant 13 ans, Pierre Jouventin ne ménage pas ses efforts pour redynamiser le CEBC : des passerelles sont établies entre écologie comportementale et écophysiologie. Peu à peu de jeunes chercheurs CNRS sont recrutés, la plupart sont des étudiants ayant effectués leurs thèses sur place. Dans les bâtiments en surnombre, des chambres sont créées par les techniciens du laboratoire pour héberger sur place les nombreux étudiants naturalistes et passionnés qui débutent leur formation en écologie tout en vivant à l’année au CEBC. Qualifié de “cinquième base des TAAF”, le laboratoire compte alors une basse-cour dont les coqs viennent chanter sous la fenêtre du directeur pendant qu’il discute avec la Direction du CNRS.

L’électrochoc provoqué par l’annonce de la possible fermeture a mobilisé les pouvoirs publics locaux : le seul laboratoire de recherche du département des Deux-Sèvres a failli disparaître. Le Conseil Départemental investit pour rénover les infrastructures vieillissantes du laboratoire et finance des postes de chargés d’enseignement, animant des stages universitaires d’étudiants venant de la France entière. Les séries démographiques à long terme, décriées quelques années auparavant, se révèlent être une véritable « mine d’or » pour étudier des questions d’écologie fondamentale ou pour évaluer les effets des changements globaux dont on prend alors pleinement conscience.

Le CEBC d’aujourd’hui garde l’empreinte de ses orientations initiales. Notre laboratoire reste un leader au niveau national et international dans le domaine de l’étude du comportement animal par la bio-télémétrie et le bio-logging (enregistreurs munis de capteurs miniaturisés attachés à des animaux pour l’enregistrement de données sur leurs mouvements, comportements, physiologie et/ou leur environnement). La première balise Argos a été posée avec succès sur un oiseau, le grand albatros, en 1990 par des chercheurs du laboratoire. Plus récemment, le laboratoire est impliqué dans le développement de nouvelles générations de balises, qui déployées sur des phoques, permettent d’échantillonner les paramètres océanographiques tout en étudiant leur comportement. Les grands albatros deviennent ainsi des garde-côtes qui repèrent les navires de pêche illégaux. Un deuxième héritage est le laboratoire d’analyses hormonales et biologiques avec des savoir-faire uniques au monde pour doser les hormones hypophysaires à partir de minuscules prélèvements sanguins. La vision du Pr Grassé se réalise.

1999, nouveau coup dur ! 40 % des toitures du laboratoire s’envolent lors de la tempête de décembre ! Il faudra toute la volonté du nouveau directeur, Patrick Duncan, et le soutien du CNRS, Bernard Pau et Bernard Delay, pour remettre en état le laboratoire et transformer ce « désastre » en opportunité pour le moderniser : nouveau laboratoire de biochimie, création de chambres d’accueil de 40 étudiants, création d’une nouvelle bibliothèque. L’Europe et les collectivités territoriales se mobilisent une fois encore avec le CNRS. Les toitures changent de couleur, le gris est abandonné au profit du rouge !

Ce qui est maintenant devenu le Centre d’Etudes Biologiques de Chizé diversifie ses activités de recherche, notamment sur la biodiversité dans les écosystèmes locaux (forêts, bocages, marais) avec la mise en place de la Zone-Atelier du Val de Sèvre. Le laboratoire s’ouvre davantage encore à l’international. Trois équipes de recherche sont mises en place dont les thèmes centraux sont : étude de la dynamique de la biodiversité dans les systèmes agricoles (Agripop), adaptation et réponses écophysiologiques aux stress environnementaux (Ecophy), et étude de l’écologie des prédateurs marins (Prédateurs marins). Par ailleurs, les programmes visant à assurer la conservation des milieux et des espèces et dérivant directement des recherches conduites au CEBC se multiplient. De nombreux documentaires, reportages, livres présentent les études réalisées par les chercheurs du laboratoire. Vincent Bretagnolle, Xavier Bonnet et Christophe Guinet assurent successivement la direction du CEBC. En 2009, Henri Weimerskirch reçoit la médaille d’argent du CNRS pour ses travaux sur l’écologie des oiseaux marins. Charline Parenteau, responsable du laboratoire d’analyse biologique, est médaillée du Prix Cristal du CNRS, en 2017, pour sa créativité, l’excellence de son travail et sa contribution aux côtés des chercheurs.

Au 1er janvier 2014, le CEBC, qui est alors la dernière Unité propre du CNRS dépendant de l’institut Ecologie Environnement (INEE), s’associe avec l’Université de la Rochelle. Avec ce mariage, le CEBC s’insère formellement dans le tissu universitaire français en accueillant des enseignants chercheurs. Cette association permet l’émergence de pôles de compétences majeurs pour l’étude de l’écologie des oiseaux et mammifères marins et pour la mesure des effets des contaminants sur les animaux sauvages. Au fil des ans, la notoriété du laboratoire continue à s’accroître sur le plan national et international. Le CEBC est aujourd’hui considéré par les instances d’évaluation comme un laboratoire d’exception dans le domaine de l’écologie.